PHILIPPE AÏNI : UN ARTISTE MAUDIT ?

Entretiens avec Jeanine Rivais.

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1990 : Philippe Aïni construit une fresque dans l'église de Flines-les-Raches, près de Douai. Peu après l'inauguration, les ennuis, les dégradations commencent. Les " intégristes " du village sont incapables de supporter la puissance de cette création. Le livre d'or est volé. Le prêtre de la paroisse, farouche défenseur de l'œuvre est prié par son évêque, d'aller sous d'autres cieux, exercer son sacerdoce.

 

Cet entretien a été décidé un soir de réunion à Figuration Critique (celle de Mirabelle Dors, bien sûr). Désolé, Philippe Aïni était venu raconter ses déboires et demander de l'aide. De nombreux artistes de Figuration Critique ont signé une pétition suggérée par Mirabelle Dors et propagée par Jeanine Rivais. Cette pétition s'est jointe aux autres, nombreuses, venant de tous les horizons. Un jugement a été prononcé, interdisant la destruction de la fresque au titre de la protection des œuvres d'art.

 

Les soucis ont gravement affecté Philippe Aïni qui a été victime e plusieurs crises cardiaques !

 

Finalement, la fresque existe toujours, 26 ans après. Mais dans quel état ! ?

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Fresque de Philippe Aïni, réalisée en 1990, pour l'église Saint-Michel de Flines-les-Raches.

Jeanine Rivais : Philippe Aïni, depuis quand pratiquez-vous la sculpture et quel itinéraire avez-vous suivi ?

Philippe Aïni : Je pratique la sculpture et la peinture. J'ai commencé par la peinture en aplat, au début. Puis, je suis venu au relief. Et, du relief, je suis passé à la sculpture. Cette progression me semble naturelle, qui permet de donner vie aux personnages du tableau. Je crois que c'est le rêve de tout peintre, de tout sculpteur : claquer du doigt et faire émerger ses personnages, les voir se mettre à marcher ; en définitive, se créer un monde, "son" monde, non parce qu'il est mal dans l'autre, mais pour avoir son monde personnel, au moins dans son atelier.

 

Jeanine Rivais : Avez-vous eu une formation artistique ?

Philippe Aïni : Aucune, et j'en suis très heureux. J'ai pu, ainsi, faire ce que je souhaitais profondément, sans dériver vers des influences ou des formes d'art déjà explorées. Je crois qu'un artiste doit véritablement arriver "vierge", pour avoir la prétention de créer.

 

Jeanine Rivais : Justement, je voulais vous demander quelles rencontres avaient marqué votre parcours, quelles influences, éventuellement, quelles écoles, et quelle est votre conception de la sculpture ?

Philippe Aïni : Les rencontres ont été peu nombreuses. Bien sûr, j'ai rencontré des gens, Fraisseix par exemple, Cérès Franco, les membres de Figuration Critique, certains peintres avec lesquels j'ai quelque affinité de langage, pas d'expression ni de travail. Ces gens ont aimé mes oeuvres. Ils ont su en parler, et parler de l'art en général. C'était important. Ils ne venaient pas pour me dire: "II faut faire ceci, Tu dois faire cela" ; mais regarder mon travail, tout simplement.

Des écoles ? Des influences ? Je ne crois pas. Je me refuse à aller dans les musées. Bien sûr, je suis obligé d'aller à certaines expositions, et de voir ce qui m'entoure. Je regarde, mais c'est comme un mur qui tombe, j'évite de retenir ce que je vois. Certaines oeuvres me touchent, mais j'arrive toujours à m'en détacher très vite, à rester moi-même, parce que mes motivations sont tellement personnelles, particulières, qu'elles ne peuvent jamais être celles des autres. Je tiens à conserver ce recul, il est vital pour moi.

 

Jeanine Rivais : En somme, vous récusez toute forme de culture qui pourrait influencer votre art ?

Philippe Aïni : Je ne suis pas contre la culture en général. Que les gens se cultivent est sans doute important. Mais je dois avoir une sensibilité exacerbée, parce que certaines de mes lectures m'ont très violemment offusqué ! Si un livre vous explique ce que vous êtes en train de créer, c'est déjà un échec. Je crois que l'honnêteté consisterait à dire aux gens : "Je veux vous apprendre ce que je sais, mais je ne suis pas sûr de détenir la vérité. L'important est que vous ayez vous-même envie de faire quelque chose ". Personne ne peut supporter l'idée d'être stérile ! Il me semble très important de penser qu'on peut parvenir à tout créer soi-même, et en particulier la vie.

En ce qui me concerne, j'ai envie de créer comme une femme, avec mon ventre, avec mes tripes. C'est pour cela que tous mes personnages sont très androgynes, mi-hommes, mi-femmes. La création m'apporte un bonheur, une souffrance très violents, que je suis seul à ressentir. Le reste est pour moi "du cinéma".

La culture n'a donc rien à voir avec l'art, si on a en soi le désir de parvenir à l'art absolu ! Cela peut paraître très prétentieux, très égocentrique mais je crois que le talent est insuffisant : il faut avoir du génie. Si l'on se contente de talent, il est impossible d'arriver à des sommets où seul le génie peut vous hisser. En y aspirant, on peut alors devenir le Créateur. Si un artiste ne ressent pas en lui, quand il crée, l'envie de devenir Dieu, il n'ira jamais à l'essentiel...

Jeanine Rivais. Etre sans arrêt au bout de ses possibilités, en fait ?

Philippe Aïni. Tout à fait. Sans cela, il n'y a pas d'art, pas d'avancement vers "autre chose". J'ai envie d'être un jour riche et célèbre, je le dis sans aucun complexe, mais je sais que ce ne sera pas gratuit ! Chaque fois que je commence une sculpture, je l'aborde du plus profond de moi-même : le travail compte, et la matière est tellement importante ! "Ressentir" quelque chose, c'est arriver à réaliser "sa" propre peinture, "sa" propre matière, En moi, je vois très bien comment doit être cette matière, je tends de toutes mes forces à y parvenir. Y arriverai-je un jour ? Je ne sais pas, mais je le veux !

 

Jeanine Rivais : Justement, parlons de la façon dont vous essayez d'y parvenir. Pour réaliser vos oeuvres, vous employez de la "bourre", qui est par excellence un matériau d'artisan, plutôt grossier. Pourquoi ?

Philippe Aïni : Pas du tout ! La bourre à matelas est tout à fait noble, parce que, dans le contexte où je travaille, je l'appelle " l'éponge à rêves, l'éponge à fantasmes". Je me suis toujours posé la question : " Où passent nos rêves, quand nous dormons ? Où partent-ils ?" Il n'en reste, au réveil, qu'un vague souvenir. Il est vrai que nos rêves sont souvent des situations délicates, difficiles, dans des décors extravagants. La seule réponse possible est le matelas. Alors, un beau jour, sans complexes, j'ai ouvert le mien, et j'en ai retiré la bourre.

 

Jeanine Rivais : Et vous avez tout de suite trouvé vos rêves ?

Philippe Aïni. Tout de suite; mes rêves, mes visions, mes envies, les mille pensées que j'avais eues étant enfant. Mais je n'ai pas voulu travailler seulement avec mes rêves. J'ai commencé à utiliser les matelas de l'école de jeunes filles où j'habite. Pensez à tous les fantasmes contenus dans ces matelas ! Ils sont pour moi une source inépuisable de formes, de rêves nouveaux, chaque dormeur ayant des pensées différentes des autres.

J'en reviens à l'idée que la création vous fait Dieu. Quand je prends de bourre à matelas, je prends les rêves des gens, mes propres rêves. Quand j'enduis cette bourre de colle et que j'arrive (moments très importants) à lui communiquer la chaleur de mon corps, je crée véritablement un personnage, un être. Bien sûr, la structure de bois ou de métal n'est qu'un squelette, mais la bourre devient carrément de la chair. Tout cela sèche dans une étuve pendant trois jours. Quand je le sors, je colle "la peau" dessus, c'est-à-dire la peinture. Si je ne parcours pas cette démarche progressive de gestation, je ne peux pas travailler, je ne parviens pas à un sentiment de création...

 

Jeanine Rivais : D'osmose entre vous et vos personnages ?

Philippe Aïni. Tout à fait. Tout en sachant que...

 

Jeanine Rivais : Que vous n'êtes pas le docteur Frankenstein, qui, 1ui , réussit à faire vivre son propre personnage ?

Philippe Aïni : Mais je n'ai pas la prétention d'être docteur ! J'ai celle d'être Dieu ! Je ne soigne pas, je crée. Mes personnages arrivent, ils sont sans ambiguïté, peut-être sans parole, peut-être sans mémoire, mais bien présents, bien vivants !

 

Jeanine Rivais : Justement, pour traduire cette vie, vous peignez vos sculptures. Les couleurs peintes sont la plupart du temps livides, blafardes, pour employer une expression populaire: "des couleurs malades". Pourquoi ?

Philippe Aïni : L'expression "couleurs malades" implique qu'elles peuvent guérir. C'est vrai que les couleurs peuvent paraître livides, mais mes personnages n'ont pas l'air malsains ! Ne croyez pas que je sois sur la défensive, mais je les trouve bien vivants comme ils sont là ! Je trouverais sympathique qu'ils soient considérés comme réels. Je vois des gens qui leur ressemblent, dans des lieux publics, comme les Allocations familiales, les hospices... Observez les gens qui regardent une vitrine : à un moment, sans qu'on sache pourquoi, ils font une grimace, ils ont un rictus sur le visage. Moi, je le capte, j'ai vraiment l'impression de voir mes personnages. Ma peinture est exactement comme les gens, mes personnages ont

La même trogne qu'eux, la même " gueule " que certains individus vus à la télévision !

Alors, peinture blafarde ? Oui, c'est vrai que les gens sont blafards !

 

Jeanine Rivais : Par ailleurs, vos compositions me semblent assez " militantes ". Les titres en sont le témoignage (" Monument aux morts des guerres futures ", " La famille ", etc.) Etes-vous d'accord sur le mot " militant " ?

Est-ce une façon d'exprimer que l'artiste doit se situer dans la vie, être le gardien de la morale, des grandes valeurs comme l'écologie, la paix, etc.?

Philippe Aïni : Si l'on crée, ce n'est pas pour détruire ! Dès l'instant que l'artiste apporte l'image, peut-il être le gardien de quelque chose ? Je ne sais pas. Je ne me pose pas toutes ces questions, quand je travaille. Peu de choses entrent alors en ligne de compte. Si l'oeuvre d'un artiste atteint les gens, c'est que, probablement, il est proche d'une réalité.

Mais, contrairement à la télévision, je ne mets dans mes œuvres aucune violence...

 

Jeanine Rivais : Je ne parlais ni de violence ni de provocation, seulement d'être le garant de la vie et des valeurs morales...

Philippe Aïni : Garant, oui, mais d'autres valeurs : le respect de la personne, le désir de dire aux gens que j'existe, le besoin total de leur transmettre ce que je ressens.

Alors, garant des valeurs civiques ? Je ne sais pas. Je ne crois pas.

 

Jeanine Rivais : Ayant vu des oeuvres de vous dans diverses expositions, je vous définissais comme un artiste d'art brut, et je pensais que vous ne seriez pas dépaysé à la Fabuloserie. Or, vous semblez farouchement opposé à cette idée. Pourquoi ? Et comment vous définissez-vous ?

Philippe Aïni : Je vis aujourd'hui, j'existe, je m'appelle Aïni, je suis avec vous en 92. Je fais de l'art. Lequel ? Je l'ignore. Mais un terme me choque particulièrement, c'est " l'Art brut " : je crois que l'art brut n'a jamais existé, que c'est une notion totalement erronée puisque, apparemment, c'est l'art qui sort des hôpitaux psychiatriques…

 

Jeanine Rivais : Pas seulement. Disons que c'est l'art de non-professionnels qui, à un moment donné, n'ont plus été capables de se contenter de leur vie au jour le jour. Ils ont alors essayé de créer un monde imaginaire, avec des moyens souvent grossiers, en tout cas, avec les moyens de leur environnement immédiat.

Philippe Aïni : Mais par rapport à la culture, ce titre est trop limitatif. Si J'accepte l'idée de faire de l'art brut, je vais m'y cantonner. Mon parcours va être très rapide. J'atteindrai très vite le sommet, je n'aurai plus le choix d'évoluer, de faire autre chose, peut-être plus puissant.

La peinture n'a ni fond ni sommet. L'art brut, ou tout autre terme donné à l'art, sont des couloirs dans lesquels le public ou quelques personnes bien intentionnées nous classent. Je refuse ce terme parce que je crois que l'art brut est l'art qui sort de soi, qui n'a pas de culture, pas d'attaches, pas de références. Ne pas avoir de références pour créer ne saurait me déplaire. Mais comment être, aujourd'hui, un peintre d'art brut ? Vous sortez dans la rue, des milliers d'affiches vous agressent, vous passent devant les yeux : comment y rester insensible? Les moyens médiatiques, le cinéma ne nous permettent plus de rester vierges. Le terme "brut" me semb1e insuffisant. Je ne suis pas influencé par la peinture des autres, mais j'ai un cadre de vie, je respire, je sors, je rencontre des gens. La seule influence que j'accepte, est celle de cet environnement.

 

Jeanine Rivais : Vos oeuvres suscitent toujours des réactions absolues. On est tout à fait "pour", ou tout à fait "contre". Quels arguments donnent vos détracteurs? Vos admirateurs ?

Philippe Aïni : En définitive, ils n'ont pas beaucoup d'arguments. Mon travail plaît ou ne plaît pas. Je crée, j'en retire un certain bien, ou un certain mal, mais je ne peux pas tenir compte de leurs réactions.

Il est exact que mon travail suscite plus de foudres que de lauriers. Cependant, certaines personnes sont très enthousiastes. Et tous, sont "remués". J'ignore pourquoi, je ne le fais pas volontairement. Comment pourrais-je exprimer ce que je ressens et le leur communiquer ? C'est pour essayer, malgré tout, de le faire, que je suis présent à chaque vernissage de mes expositions, pour leur dire : "J'ai vécu intensément, j'ai ressenti des émotions violentes, vitales, j'ai dépassé des sommets". Pour être bien compris, il me faudrait entrer dans les gens, arriver au moment où je peins, à renfermer en moi plusieurs personnes, afin qu'elles ressentent là même chose ! C'est parfois à la limite du supportable, mais tellement stimulant ! Il n'y a pas de sado-masochisme dans ces sentiments. Les seules souffrances intenables apparaissent quand je n'arrive pas à exprimer ce que j'ai en moi ! Le reste du temps, je suis bien "dans" ma matière, bien "dans" ma bourre.

Mais le public peut continuer à faire vivre mon oeuvre. C'est pourquoi il est important de vendre : Quelqu'un m'achète-t-il un tableau? Il continue à le faire vivre, parce qu'il jette dessus un autre regard. Mon fantasme devient le sien, différent, bien sûr. Cette idée me permet de vivre plus sereinement, me donne de la force.

 

Jeanine. Rivais : Parlons maintenant d'un problème auquel vous êtes confronté depuis deux ans : la fresque de l'église Saint-Michel, à Flines-lez-Raches. Racontez-nous ce qui vous est arrivé à propos de cette fresque.

Philippe Aïni : Un jour, des gens sont venus chez moi et m'ont invité à participer à une exposition dans l'église d'un petit village situé à une quinzaine de kilomètres de Douai : Flines-les-Raches. Ces gens disaient aimer mon travail. C'était pour eux important de faire entrer l'art contemporain dans les églises. Il s'agissait de revaloriser l'église Saint-Michel, d'y attirer du monde. Je n'étais pas très enthousiaste, au départ, parce qu'en règle générale, je ne supporte pas d'exposer avec d'autres artistes. Finalement, je suis allé visiter l'église. Et dès que j 'y suis entré, j'ai été littéralement attiré par une chapelle à cinq pans !.Les organisateurs m'ont proposé de faire une fresque. J'ai dit: "Si vous avez toutes les autorisations, je suis d'accord. Donnez-moi cette chapelle, et laissez-moi le confessionnal, je ferai une fresque autour.

 

Jeanine Rivais : Lors d'une réunion de Figuration Critique dont vous faites partie, vous avez dit que sans savoir si Dieu existe, vous aviez fait cette fresque de toute votre âme, que vous l'aviez offerte au Dieu de ce village. Que représentait pour vous la réalisation de cette oeuvre de treize mètres de long sur sept mètres de haut, comprenant quatre-vingt dix personnages, dans un lieu à la fois consacré et historique ?

Philippe Aïni. De tout temps, j'ai eu envie de travailler dans une église. J'ai été élevé dans la tradition catholique. Je n'y croyais pas trop, j'avais toujours eu tendance à douter, car les explications reçues me paraissaient peu convaincantes. En travaillant pendant deux mois, jour et nuit, dans cette église, j'ai vraiment eu l'impression d'être dans un lieu habité. J'étais en parfaite harmonie avec lui. Pendant que je créais cette fresque, j'étais calme et serein, sans aucune appréhension de la réussir ou non. La vision de l'oeuvre a été tellement forte, spontanée, que je n'ai fait aucune erreur : j'ai posé mes personnages sans prendre la moindre mesure. Tout était clair et facile. Quand vous travaillez dans cette ambiance, tout seul dans une église, avec de temps en temps quelques personnes venues vous parler, vous offrir un café, ou vous donner un paquet de cigarettes, vous vivez des moments très importants. L'église était devenue mon atelier.

Rendez-vous compte : moi qui, dans ma création, veux être Dieu, j'étais en conversation avec un autre dieu que moi ! Cela m'a aidé à accepter l'idée que je ne le serai jamais, mais que je pouvais créer comme lui ! Je crois que quand on vit cette expérience pendant deux mois, on n'en ressort pas sans une réflexion nouvelle, sans être devenu autre. C'est purement extraordinaire.

 

Jeanine Rivais : Dans cette période où les artistes ont beaucoup de mal à vivre, vous avez fait cette fresque bénévolement. Elle vous a même personnellement coûté de l'argent. Quels arguments avaient employés les commanditaires pour que vous fassiez un don si généreux à l'église de ce village ?

Philippe Aïni. Ils n'ont eu besoin d'aucun argument. Comme je l'ai dit, le fait de travailler dans une église signifiait pour moi signer un pacte avec Dieu pour la postérité. C'était un peu m'immortaliser. Quand on parle de "don", quand on fait un don à "Dieu", ce n'est pas un billet de banque, aussi important soit-il, qui peut acheter une oeuvre : aucun terme d'argent ne doit entrer dans ce travail. Un tel marché m'aurait paru faux au départ.

 

Jeanine Rivais. Quels étaient ces commanditaires? Est-ce qu'apparemment, ils ont apprécié le don artistique et moral que vous avez fait à cette église ?

Philippe Aïni. Je ne sais pas. Les gens se rendent difficilement compte de ce que représentent deux mois de travail à haute intensité. Ne ressentant pas ce que ressent l'artiste, ils ne peuvent pas évaluer le don qu'il leur fait. Mais ce n'était pas un problème. Tout était tellement clair dans ma tête qu'aucune explication n'était nécessaire. Tout s'organisait de façon limpide, sans que j'aie l'impression d'être un illuminé, ou d'avoir été désigné par le doigt de qui que ce soit !

 

Jeanine Rivais : Un jour, terminée, cette fresque a été officiellement inaugurée. Par qui ? Pouvez-vous nous raconter cette journée d'inauguration ?

Philippe Aïni : Cette fresque a été inaugurée le 21 juin 1990, enprésence de Monsieur le Maire de Flines-lez-Raches, de certaines personnes des Monuments Historiques, de maires d'autres communes, du vice-président de l'Assemblée Nationale Georges Ages, de journalistes,etc.

 

Jeanine Rivais : Les gens du village étaient présents ?

Philippe Aïni : Oui, bien sûr, puisqu'il y avait, à cette inauguration, entre cinq et six cents personnes !

 

Jeanine Rivais : La fresque inaugurée, commencent vos ennuis : d'abord des dégradations diverses... Faites-nous le récit des difficultés auxquelles vous avez dû faire face, depuis des mois, du fait de cette oeuvre ?

Philippe Aïni : Le travail à peine terminé, quelqu'un a commencé -je ne sais pas pourquoi - à casser un doigt, à jeter des acides sur les sculptures, du gros sel…

 

Jeanine Rivais : Pourquoi du gros sel ? Que peut-il faire aux sculptures ?

Philippe Aïni : C'était pour conjurer le mauvais sort...

 

Jeanine Rivais : Donc, des restes de superstition ?

Philippe Aïni. Je pense que c'est cela. Ils ont arraché, par exemple, les fesses d'Adam et d'Eve, pour jeter du gros sel dedans. C'était assez drôle, au début. Puis, ils sont venus avec des "bombes". Ils ont bombé tous les regards, et tout le corps d'Adam. C'est invraisemblable, parce que ces personnages ne sont pas nus. Ils sont recouverts de bourre. Le problème est en fait dans la tête des vandales. Ils ont cassé, arraché. Le bas de la fresque a été sérieusement endommagé. Sur le sol de l'église, ils ont écrit "à vendre". Ils ont volé le livre d'or...

Ce n'est pas le fait de toute la population, il s'agit-là d'une minorité.

Mais je n'ai jamais reçu aucune réponse, quand j'ai déposé plainte. Je l'ai fait sans conviction, car j'étais écoeuré par ces actes gratuits de vandalisme. Mais on m'a conseillé de le faire. Je n'ai jamais eu les résultats de l'enquête.

Les dégradations se sont répétées sur un laps de temps de six mois environ. Après la deuxième plainte, j'ai observé un léger mieux, ils se sont arrêtés de casser et détruire.

Mais la fresque faisait son oeuvre. Une tension s'était créée autour d'elle. J'en ai eu des échos.

Et, au bout de deux ans, je viens de recevoir une lettre du maire de Flines-lez-Raches. Sa teneur est d'autant plus incroyable qu'avant de commencer cette fresque, j'étais allé à une réunion à la mairie du village, et j'avais bien précisé que si je faisais cette oeuvre, c'était pour qu'elle reste dans l'église ad vitam aeternam. Sinon, je ne 1'aurais jamais faite. Je rentrais dans cette église pour la postérité, et une postérité d'un ou deux ans ne m'intéresse pas !

Cette lettre du maire -membre de l'Association de sauvegarde de l'église- stipule (tout en reconnaissant que le but visé : attirer des visiteurs, est atteint) que je dois purement et simplement enlever ma fresque ! Ou, éventuellement, la mettre ailleurs !

Or, une chapelle à cinq pans est rarissime. Et il est impossible de déplacer cette oeuvre. Surtout, je n'en ai aucune envie. Je ne veux ni sortir mon travail de ce lieu, ni que d'autres gens le sortent. D'ailleurs, même s'ils essaient de retirer la fresque, ils ne le pourront pas, parce que j'ai "construit solide" ! J'ai bâti pour durer. Il est pratiquement impossible de l'enlever, de retrouver les vis ou les structures qui sont à l'intérieur des sculptures. Il faudra donc les détruire si 1'on veut sortir les plaques placées derrière. On ne peut ainsi que détruire 1'Oeuvre entière !

Durant tous ces mois, ces problèmes m'ont beaucoup perturbé, parce que je ne comprenais pas le sens de ces dégradations. Mais depuis la réception de cette lettre, je suis totalement écoeuré. J'étais prêt à renoncer, mais des amis m'ont remonté le moral, mont incité à aller jusqu'au bout de cette affaire, à garder l'assurance que j'avais fait quelque chose de bien.

Et je suis décidé à le faire. Je ne veux pas qu'on enlève cette fresque. L'enlever serait pour moi -cela peut vous paraître exagéré- me priver de ma postérité.

 

Jeanine Rivais : De nombreux artistes, dans toutes les f'ormes d'art, sont actuellement en butte aux mêmes genres de problèmes, au nom de la m'Orale. Qu'en pensez-vous ?

Philippe Aïni : Dès qu'une oeuvre, quelle qu'elle soit, suscite ce genre de réactions, il y a lieu d'être inquiet. Les problèmes de conscience, de morale, sont dans la tête des gens, leur sectarisme les empêche d'accepter ce qu'ils ne comprennent pas. Dans mon esprit, rien de vicieux ne transparaît. Une oeuvre que 1'on fait pour Dieu ne peut être empreinte de corruption ! La preuve, c'est que je n'ai pas été foudroyé sur l'échafaudage, que je n'ai eu aucun accident !

 

Jeanine Rivais : Comment, selon vous, les lecteurs des Cahiers de la Peinture pourraient-ils vous aider ?

Philippe Aïni : Ils peuvent parler de mon problème, prendre position. Il est inhumain de jouer avec les sentiments des artistes -j'imagine que, comme moi, tous travaillent au sentiment, à l'amour-. Si on ignore le degré d'investissement d'un peintre, d'un sculpteur, il ne faut pas l'inviter !

Que vos lecteurs prennent position, qu'ils disent aux organisateurs d'expositions : Si vous invitez un artiste, c'est un engagement sur l'honneur.

Avant de lui faire une promesse, sachez qu'il donnera tout de 1ui-même. Ayez l'intelligence de bien évaluer son travail. Ne vous engagez pas dans une démarche dont vous ignorez la portée, que vous n'êtes pas capables d'assumer ! Vous risquez de le blesser à mort !

C'est dans ce genre de situation qu'on se rend compte combien les soi-disant amateurs d'art contemporain sont trop souvent sectaires : ils ne connaissent pas, donc ils condamnent. Ils érigent ou laissent ériger une barrière. Ils ne se donnent même pas la peine de regarder.

Vos lecteurs doivent être assez motivés ou engagés pour comprendre et faire comprendre aux autres qu'une peinture ou une sculpture " existe ", que ce n'est pas une oeuvre de fiction, que cela vit, respire, que c'est avec nous, aujourd'hui, que c'est un don !

Ils peuvent m'aider à transmettre ce message.

 

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 277 D'OCTOBRE 1992 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

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INQUISITION 1994.

ART, RELIGION ET… BIGOTERIE OU LE LONG MARTYRE DE PHILIPPE AÏNI.

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Philippe Aïni était contacté, il y a cinq ans, par des gens de la petite commune de Flines-Lez-Raches, près de Douai. Ils disaient "aimer son travail" : l'église Saint-Michel était dans un état déplorable; une association s'était créée pour rénover le bâtiment; une exposition était projetée afin de drainer vers ce lieu sacré une foule de touristes : ils souhaitaient son aide.

Lors de la réunion d'organisation à la mairie, Philippe Aïni proposa de créer une fresque, à condition qu"elle reste définitivement sur place" après l'exposition. L'idée fut adoptée.

L'artiste qui pénétra dans l'église pour repérer les lieux ne pressentait ni le coup de foudre qu'il allait ressentir, ni les soucis et les angoisses qui allaient bouleverser sa vie.

Tout de suite, il sut avec certitude que l'Endroit où il placerait sa fresque était une abside à cinq pans, au fond de laquelle se trouvait un confessionnal. "Laissez le confessionnal, je travaillerai autour", dit-il. Des mois durant, il travailla. Dans son style tellement personnel, hors des sentiers battus, il conçut une œuvre très forte, de pur respect. Lui qui n'avait jamais été croyant, offrait "au Dieu du village" une fresque construite avec toute son âme" : un travail de treize mètres de long sur sept mètres de hauteur, comprenant 90 personnages ; pour lesquels l'artiste s'engagea financièrement sans jamais demander moindre centime à la commune. Pendant ce temps, son seul contact avec l'extérieur fut la visite du curé, les villageois venus commenter son travail et lui apporter cigarettes ou café.

L'inauguration eut lieu le 21 juin 1990, en présence de six cents personnes parmi lesquelles le maire qui fit un beau discours, le conseil municipal, les membres de l'association de sauvegarde de l'église, des responsables des monuments historiques, Georges Ages, Vice-président de l'Assemblée Nationale, des journalistes etc.

Tout allait bien ! Bien ? A quelques jours de là, des appels téléphoniques anonymes l'insultant, le menaçant de mort, alertèrent Philippe Aïni : le livre d'or disparut de l'église. Des bombages insultants fleurirent sur les murs autour de la fresque. "Quelqu'un" cassa des doigts des personnages, jeta de l'acide sur les sculptures; "on" mutila Adam et Eve ; "on" versa du gros sel dans les orifices ainsi pratiqués. Pourquoi du gros sel ? Parce qu'il conjure le mauvais sort, bien sûr ! Sommes-nous au Moyen Age ? Hélas, non !

Mais rares sont les religions où, aujourd'hui encore, les bigotes et les intégristes ne sévissent pas ! Cette fresque gênait sans doute la catégorie des gens qui en font partie ?

Des élections approchant, la panique s'abattit sur le village, Le maire essaya de convaincre Philippe Aïni que "les gens disaient…", eux qui l'avaient si amicalement accompagné pendant la création de la fresque: pas tous, bien sûr ; et les brebis galeuses devaient avoir le bras long, car un jour, parvient à l'artiste une lettre officielle du maire de Flines-lez-Raches, le sommant de retirer sa fresque. Immédiatement alertée, la presse locale, FR3... soutinrent le sculpteur au nom du "respect de la création artistique". Un avocat rouennais intervint. Les artistes du groupe Figuration critique envoyèrent au maire une lettre de protestation. La fresque resta en l'état.

Mais les pressions souterraines, le chantage continuent. Des employés de la mairie ont été menacés de renvoi ; le curé, tancé par l'Archevêché a été nommé ailleurs. Son remplaçant pense "comme il faut" ! Et dernièrement, les sommations officielles ont repris. La tension a failli tuer Philippe Aïni qui a fait plusieurs infarctus ! II semble pourtant qu'un mouvement se dessine à l'échelon national : des pétitions arrivent d'un peu partout. France1 a longuement évoqué l'affaire ; monsieur le Ministre de la Culture s'y intéresse... Souhaitons que tout le monde réagisse en faveur de Philippe Aïni et médite cette phrase de l'artiste : "Une fresque n'est pas une œuvre de fiction ; cela vit, respire, c'est avec nous, aujourd'hui, c'est un don" !

Jeanine Rivais.

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 38 DE JUIN/AOUT 1994 DE LA REVUE IDEART.

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